Perfusion

Je venais d’recevoir la perfusion
L’aiguille m’avait fait un bleu
Imperceptible pour les infirmières
J’avais fermé la bouche
Ramassé mes affaires
En boule
Dans ma gorge
Je venais d’recevoir une perfusion
De pure haine

Je marchais dans l’sillon des insultes
Avec dans l’sac à dos
Mon cœur arithmétique
Pis une règle de trente centimètres
Cassée
Pour la première fois de tant d’autres
J’avais le dos courbé des enfants
Qui parlent trop vite et tout bas
Avant qu’on les coupe
En mille morceaux qui s’emboîtent plus

Le bonnet enfoncé
J’m’effondrais à chaque pas
De trop
Dans la cour d’école
La marelle
Le roi de la montagne
Le charnier social
J’ai jamais compris pourquoi les profs s’acharnaient
À nous appeler les amis
Les clans formés
La première fois qu’on s’fait choisir en dernier
Se répète

J’avais pas d’amis
J’avais des garrots d’solitude
Pleins les bras
Pour étouffer mes extrémités
Ne plus sentir mes mains
Ne plus réagir aux piqûres
J’avais les jambes pétrifiées
Par des écoliers-Méduses en running shoes
Chaque regard ajoutait une couche de plâtre
Et le fossé au bout de mes membres
Se creusait en abyme vertigineux

Ma tête est devenue pleine de coton
Pour absorber les saignées quotidiennes
Pour ne plus entendre les railleries
Pour ne plus être ouverte
À la première incision
Pis avoir les tripes à ramasser
Avant d’retourner s’asseoir

Sur la table d’opération scolaire
Comme au jeu de société
Avec des p’tites pinces
Cachées dans les doubles poches
On disséquait chacune de mes réponses
Chacune de mes réactions
Chaque fois que j’levais ma main
Ça sonnait l’alarme stridente
Mes larmes striées de noir
Tout partait en bout d’ficelles
À bout d’souffle
À bout d’vivre

La première fois qu’on s’fait lancer dans la bouette
On réalise pas trop
C’comme un mauvais rêve avec trop d’effets spéciaux
Spécialement formulés pour la fuckée d’la classe
Classée bollée
Cerveau
Dictionnaire
Osti qu’on est jaloux
Fac qu’on la sorte des cours
Par une pétition ou une ambulance
La méthode importe guère
La première fois qu’on s’lance en guerre
Ils avaient des paroles de destruction massive
Je faisais ma résistance au stylo bille

Repliée dans mes blessures internes
À la dernière cloche de l’année
J’ai battu en retraite
Sans déclarer forfait
J’étais la plus forte
Sur ma civière de papier

Les pansements ont rien guéri
L’estime s’redresse pas avec une attelle
J’me suis soignée dans les couloirs de la routine
Avec beaucoup d’amour en format familial
Pis une couple de coups d’pied dans’vie
Jusqu’à accepter
Pis enterrer les aiguilles de guerre

Quand j’pense
À ces immuables institutions d’enseignements
Qui ont pas voulu voir les plaies vives
Qui avaient peur du sang
Peur de trouver un cancer
Pis d’pas avoir les outils pour l’extraire
J’me demande comment ça peut changer
Comment les jeunes peuplés d’différences
Peuvent éviter la première perfusion
Comment briser la boucle
Parce que c’pas juste avec des politiques
Des gros travaux d’équipes
Pis une couple de conférences quelques fois par année
Que les enfants vont s’en sauver

La culture du rejet
C’t’un virus
Mais j’ai encore espoir
Qu’on l’éradique
Une première fois

Marianne Verville