La pharmacie

En sortant de la pharmacie, j’ai une apparition si bouleversante
Que je suis incapable de franchir le pas de la porte
Qui reste aussi bée que ma bouche
Parce que je bloque le détecteur de mouvement
Alors que je suis des yeux avec fascination deux femmes
Entrant l’une après l’autre dans la pharmacie
Toutes deux septuagénaires, dignes et fragiles
Mais aussi dissemblables que possible.

L’une d’elles, somptueuse d’or et de perles
Repeinte de poudres aux couleurs de la jeunesse éternelle
Coiffée d’un chignon chic d’un beau blond synthétique
A la peau retendue au scalpel et les lèvres bouffies de Botox
Elle a la beauté anxiogène des cadavres embaumés.

L’autre, troublante d’honnêteté
A la peau plus fripée que celle d’un pruneau.
Sa tignasse insoumise, abandonnée à sa grise déchéance
Vole au vent qui semble vouloir l’emporter
Comme Dorothée, dans une tornade impudique
Mais elle a la beauté nostalgique et puissante
D’un automne d’Amérique.

J’en reste paralysée, dans l’espace et le temps
Avec mon souffle coupé, et je pleure
Une grosse larme de soulagement
Car, grâce à elles, soudain, je conçois que
J’ai le choix et envie de vieillir
Parce que je veux vivre
Et que je refuse que mon visage dise :
«J’ai été bien sage Père-Noël.»
Je ne veux pas qu’il mente, je l’ai déjà tellement fait.

J’espère plutôt qu’il dise combien j’ai ri
Les yeux plissés sur un petit bonheur
Comme j’ai réfléchi, le front plissé sur une grande question.
J’espère avoir les joues tombantes
Parce que j’aurai serré la mâchoire en surmontant mes peurs.
Que mes seins ratatineront, déshydratés d’avoir donné à boire
Que mes cheveux blancs diront que je me suis beaucoup inquiétée,
Parce que j’aurai aimé très fort.

J’espère avoir un jour les dents jaunes de tous les cafés
Transportés sur la route de mes matins
Pleins de vie et de folle vitesse
Je suis prête pour la presbytie du lecteur acharné!
J’espère que j’aurai les mains calleuses d’avoir gossé du bois
Et les doigts crochis d’avoir beaucoup joué de piano
La voix brisée de m’être indignée trop souvent et trop haut
Je veux même le dos courbé, sous le poids de mes échecs
Parce qu’ils sont la conséquence d’un espoir immense
J’espère avoir, un jour, la tête tellement pleine de souvenirs
Qu’elle s’en mette à oublier.

Je veux un corps aussi grincheux que mon âme
Parce que quand j’en serai là
Je pourrai regarder la jeunesse mal assumée
La trouver belle, de loin
Et l’aimer tendrement de si mal se connaître.
Je veux savoir la douloureuse légèreté
De ne plus porter sur mes épaules le poids de l’avenir.
Je suis comme tout le monde, je ne veux pas mourir
Mais je ne veux surtout pas être figée dans un temps imparfait
Comme je le suis maintenant
Entre les deux portes de la pharmacie
Avec dans les mains
Un petit sac qui contient
Ma première boîte de teinture pour les cheveux.

Amélie Prévost