La persévérance

 

Si je ne suis pas la meilleure du premier coup…

Je ne le fais juste pas.

Pourquoi m’acharnerais-je à m’améliorer

Alors que je possède toutes les aptitudes

Nécessaires au maintient d’une réputation

Et à la plénitude de mes ambitions?

Il m’a toujours semblé (et il me semble encore)

Que dans l’acharnement et la motivation

Où la plupart des gens cherchent du réconfort

On ne trouve à vrai dire que l’humiliation.

 

Exemple 1:

Moi, je ne referai jamais de planche à neige.

Quelle sordide idée de tant se faire chier

Avec cet équipement, qu’on porte comme une croix

Pour trébucher deux fois sous l’œil condescendant

Des ados pré pubères qui gèrent le télésiège

Une fois en y montant, l’autre en en descendant.

Et ce n’est pas fini! Il faut encore tomber

L’orgueil endolori et le cul tuméfié

Devant le professeur, immanquablement beau

Et les heureux skieurs qui, fiers dans leurs manteaux

Ne se gêneront pas, quand je serai par terre

Pour pouffer d’un grand rire en me freinant dans’ face

Une gifle de flocons et de copeaux de glace.

Je ne persévère pas! Je redescends à pied

Et renfile mes skis; à eux je peux me fier.

Fin de l’exemple 1.

 

Exemple 2 :

Je n’ai jamais sauté à la corde à deux cordes.

Il y en a toujours une, dans la cours de l’école

Minuscule sauteuse, coiffée de l’auréole

De la réussite, dont les lulus légères

Évitent habilement, à chaque roulement

Le désaccord du rythme de son altier rebond.

Mais elle n’est pas normale! Car la fille ordinaire,

Prenons-moi, par exemple, quoi qu’elle se concentre

De toute son attention, à l’alternance des cordes

Et à leur rotation, la chance de s’accrocher

Une main ou un pied ou un bout de lulu

Et de se retrouver à moitié étranglée

Et de corde et de honte, reste beaucoup plus grande

Que celle de réussir. Je ne vois vraiment pas

Quel serait l’intérêt de risquer un faux pas

Alors qu’à l’élastique, championne je suis déjà.

Fin de l’exemple 2.

 

Exemple 3 :

Je n’utilise pas le logiciel Excel!

Le crayon et la règle me mettent moins en criss

Et je maîtrise bien la vielle calculatrice.

Mais surtout j’haïs ça quand je t’appelle à l’aide

Et que tu me réponds : «Voyons donc Amélie!

Faire un tableau Excel c’est tellement facile!

Ma fille de six ans sait ça depuis longtemps

Je vais te le montrer, on va prendre notre temps.»

Non!

Ton attendrissement ne me fait pas plaisir.

Susciter chez autrui de la compassion

Ou bien de la pitié, très peu pour moi, merci.

Fin de l’exemple 3.

 

Ce n’est pas que je n’aime pas faire des efforts

Mais la valeur des choses est aussi inégale

Que l’on naît inégaux et le temps imparti

À chacun d’entre nous pour parfaire son égo

Se doit d’être investi judicieusement.

Pourquoi perdre son temps à tenter de changer

De la marde en trésor?  Or, un moment donné

Il faut bien reconnaître, en son for intérieur

Ce qui nous détermine comme être d’exception

Et mettre de côté l’ambition narcissique

De la perfection. Et puis de toute façon

Si jamais l’on ne peut vraiment pas s’en défaire,

Choisir uniquement, parmi toutes les guerres

Celles qu’on est assuré de gagner par avance

Relève, quand on y pense, de la simple prudence

C’est le seul moyen d’éviter le malheur

Et l’humiliation de ne pas être la meilleure.

 

Amélie Prévost, 2013